Virginie  Despentes, Vernon Subutex, 2, Grasset

Extrait :

Vernon attend qu’il fasse nuit et qu’autour de lui toutes les fenêtres se soient éteintes pour escalader les grilles et s’aventurer au fond du jardin communautaire. Le pouce de sa main gauche le lance, il ne se souvient plus comment il s’est fait cette petite écorchure, mais au lieu de cicatriser, elle gonfle, et il est étonné qu’une blessure aussi anodine puisse le faire souffrir à ce point. Il traverse le terrain en pente, longe les vignes en suivant un chemin étroit. Il fait attention à ne rien déranger. Il ne veut pas faire de bruit, ni qu’on détecte sa présence au matin. Il atteint le robinet et boit avec avidité. Puis il se penche et passe sa nuque sous l’eau. Il frotte vigoureusement son visage et soulage son doigt blessé en le laissant longuement sous le jet glacé. Il a profité, la veille, de ce qu’il faisait assez chaud pour entreprendre une toilette plus poussée, mais ses vêtements empestent tant qu’après les avoir remis, il se sentait encore plus sale qu’avant de se laver.

Il se redresse et s’étire. Son corps est pesant. Il pense à un vrai lit. A prendre un bain chaud. Mais rien n’accroche. Il s’en fout. Il n’est habité que par une sensation de vide absolu, qui devrait le terrifier, il en est conscient, ce n’est pas le moment de se sentir bien, cependant rien ne l’occupe qu’un calme silencieux et plat. Il a été très malade. À présent la fièvre est retombée et il a retrouvé depuis plusieurs jours assez de force pour se tenir debout. Son esprit est affaibli. Ça reviendra, l’angoisse, ça reviendra bien assez tôt, se dit-il. Pour l’instant, rien ne le touche. Il est suspendu, comme cet étrange quartier dans lequel il a échoué. La butte Bergeyre est un plateau de quelques rues, auquel on accède par des escaliers, on y croise rarement une voiture, il n’y a ni feu rouge, ni magasin. Rien que des chats, en abondance. Vernon observe le Sacré-Cœur, en face, qui semble planer au-dessus de Paris. La pleine lune baigne la ville d’une lueur spectrale. [Source : site de l'éditeur]

Fin

Virginie  Despentes, Vernon Subutex, 3, Grasset

Extrait

La gare de Bordeaux est en rénovation, une forêt de tréteaux lui remplit le ventre. Sur le quai, un gamin fait les cent pas en fumant clope sur clope, il porte des baskets sans chaussettes, dont il écrase le talon, comme si c’étaient des espadrilles. Il jette des coups d’œil hostiles à travers les vitres. On dirait qu’il attend que quelqu’un moufte pour sauter dans le train et lui coller des beignes. Les contrôleurs l’ont repéré et se sont postés devant chaque porte pour l’empêcher de monter au dernier moment. Les quatre notes du jingle SNCF résonnent dans le wagon, suivies de la sonnerie stridente qui annonce le départ. Le gamin reste à quai et Vernon croise son regard, il est frappé par l’intensité de sa haine. Comme si elle lui était personnellement destinée. Elle dépasse le désir de tuer, la volonté d’anéantir – c’est une hostilité qui voudrait plonger dans le temps pour lui arracher les viscères, sur sept générations.

Vernon se glisse au fond de son siège, étend les jambes. Il avait oublié à quel point il aime prendre le train. Une euphorie tranquille le gagne. Il regarde le paysage prendre de la vitesse. Il y a une ambiance propre aux voyages ferroviaires, une résignation collective à ne pas être dérangé pendant plusieurs heures, une transition heureuse entre deux situations. Vernon se souvient, pêle-mêle, de veilles de Noël, de départs en vacances, de trajets en groupe vers un festival, ou en solitaire pour retrouver une fiancée de province. Les images se bousculent, emportées une à une par une nostalgie qu’il qualifierait de molle. Sa mémoire est remplie de fragments tourbillonnants, sans souci de chronologie. Tout ce qui concerne sa vie d’avant s’est teinté d’étrangeté, fondu dans un chaos informe et lointain. Il ne peut mettre cette confusion sur le compte des drogues : il n’en prend plus depuis des mois. Ça s’est fait tout seul. Il a commencé à s’ennuyer, dès qu’il était défoncé, à attendre que ça passe, à se demander ce qu’il avait pu trouver de ludique à ce dérèglement débilitant. Les drogues servent à protéger de l’ennui, elles rendent tout intéressant, comme un trait de Tabasco sur un plat trop fade. Mais Vernon ne craint plus l’ennui, ni la solitude, ni le silence, ni l’obscurité. Il a beaucoup changé. Les drogues ne lui sont plus d’aucune utilité. [Source : site de l'éditeur.]

 

Fin

Ian McEwan, Dans une coque de noix, Gallimard

«À l’étroit dans le ventre de ma mère, alors qu’il ne reste plus que quelques semaines avant mon entrée dans le monde, je veille. J'entends tout. Un complot se trame contre mon père. Ma mère et son amant veulent se débarrasser de lui. La belle, si belle Trudy préfère à mon père, John, poète talentueux en mal de reconnaissance et qui pourtant l’aime à la folie, cet ignare de Claude. Et voilà que j'apprends que Claude n’est autre que mon oncle : le frère de mon père. Un crime passionnel doublé d’un fratricide qui me fera peut-être voir le jour en prison, orphelin pour toujours! Je dois les en empêcher.»

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre du XXIe siècle… Après L’intérêt de lenfant, Ian McEwan n’en finit pas de surprendre et compose ici, dans un bref roman à l’intensité remarquable, une brillante réécriture d’Hamlet in utero. [Source : site de l'éditeur.]

Fin

Ron Rash, Le Chant de la Tamassee, Le Seuil

La Tamassee, protégée par le Wild and Scenic Rivers Act, dessine une frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Ruth Kowalsky, 12 ans, venue pique-niquer en famille sur sa rive, fait le pari de poser un pied dans chaque État et se noie. Les plongeurs du cru ne parviennent pas à dégager son corps, coincé sous un rocher à proximité d’une chute. Inconscient des dangers encourus, son père décide de faire installer un barrage amovible qui permettra de détourner le cours de l’eau. Les environnementalistes locaux s’y opposent : l’opération perturbera l’état naturel de leur rivière, qui bénéficie du label « sauvage ». Les deux camps s'affrontent violemment tandis que le cirque médiatique se déchaîne de répugnante manière et que des enjeux plus importants que la digne sépulture d'une enfant appar

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Le Chant de la Tamassee, deuxième roman de Ron Rash –publié aux États-Unis avant Le Monde à l’endroit –, est le plus représentatif de l’engagement de l’auteur pour la protection de l’environnement. Tout en décrivant un drame humain déchirant, il y rend hommage à ses références avouées, Peter Matthiessen et Edward Abbey.

Né en Caroline du Sud en 1953, Ron Rash est un poète, auteur de cinq recueils de nouvelles et de six romans, tous lauréats de prestigieux prix dont le O. Henry Prize et le Frank O’Connor Award (pour Incandescences). Le Chant de la Tamassee a reçu le Weatherford Award et le SEBA Award du meilleur roman. Ron Rash est titulaire de la chaire John Parris d’Appalachian Studies à la Western Carolina University. [Source : site de l'éditeur.]

Fin

Aïcha Lemsine, La Chrysalide - Chroniques algériennes, Des Femmes

Dans la maison de Si-Mokrane, la tradition musulmane est toute-puissante : sorcellerie et fatalisme règlent la vie quotidienne, sanctionnent tout manquement à l’ordre immuable qui garde les femmes cloîtrées et assujetties à la loi du patriarche. Khadidja — donnée en mariage à Si-Mokrane pour sceller la vieille amitié de leurs pères — se rebelle, refuse les tatouages comme les croyances ancestrales, se fait accoucher d’un fils par la doctoresse blanche du village ; elle insufflera ses forces et sa révolte aux autres épouses, à leurs enfants, à Mouloud, à Faïza.

 

D’abord lointaine, la guerre devient une réalité pour le village : couvre-feu, menaces… jusqu’à l’indépendance : les frontières s’ouvrent, celles du village, celles du pays, celles de la famille. Une génération après, la rébellion de Khadidja revit en Faïza. Elle fait ses études, rejette les traditions ; pour elle : « le village, c’est fini ». [Source : site de l'éditeur.]

Fin

 

François-Xavier Delmas et Mathias Minet, Tea sommelier - Le thé en 160 leçons illustrées, Chêne

Le nouveau livre Tea sommelier de François-Xavier Delmas et Mathias Minet vous invite à une approche pédagogique autour du thé.
Si le thé suscite aujourd’hui beaucoup d'intérêt, son univers peut encore paraître mystérieux. Les auteurs de cette bible s’adressent ainsi à tous, et partagent tout leur savoir de la récolte, aux différentes familles de thé sans oublier la dégustation !

Amateurs éclairés et néophytes trouveront dans ce livre pléthore de conseils avisés. Illustré en 160 leçons, cet ouvrage regorge d’informations utiles, passionnantes, ludiques, précises et érudites, et vous donne toutes les clés pour devenir Tea sommelier...ou presque. 

Conçu comme une succession de petites leçons assimilables vous apprendrez toujours quelque chose sur le thé, quel que soit le temps dont vous disposez : deux minutes ou une heure !

Le livre Tea Sommelier vous propose de vivre une dégustation ludique et décomplexée autour d’une boisson qui n’aura bientôt plus aucun secret pour vous !  [Source : site de l'éditeur]

 

Fin

 

Nigella Lawson, Simply Nigella, Feel good food, Chatto & Windus

  Whatever the occasion, food – in the making and the eating – should always be pleasurable. Simply Nigella taps into the rhythms of our cooking lives, with recipes that are uncomplicated, relaxed and yet always satisfying.
From quick and calm suppers (Miso Salmon, Cauliflower & Cashew Nut Curry) to stress-free ideas when catering for a crowd (Chicken Traybake with Bitter Orange & Fennel), or the instant joy of bowlfood for cosy nights on the sofa (Thai Noodles with Cinnamon and Prawns), here is food guaranteed to make everyone feel good.
Whether you need to create some breathing space at the end of a long week (Beef Chilli with Black Beans), indulge in a sweet treat (Lemon Pavlova, Chocolate Chip Cookie Dough Pots) or wake up to a strength-giving breakfast (Toasty Olive-Oil Granola), Nigella’s new cookbook is filled with recipes destined to become firm favourites.

Simply Nigella is the perfect antidote to our busy lives: a calm and glad celebration of food to soothe and uplift [Source : site de l'éditeur]

 

Fin

Varlam Chalamov, La Quatrième Vologda, Verdier

  

Ce récit autobiographique est consacré à Vologda, la ville natale de Chalamov. Avant de devenir une étape pour les détenus à destination des îles Solovki, elle fut pendant des siècles, à l’époque tsariste, un lieu de relégation pour de nombreuses figures de l’opposition – ce qui a fortement contribué à créer le climat culturel et moral si particulier à cette ville du Grand Nord.
Chalamov y décrit la vie de sa famille avant, pendant et après la révolution. Il fait le portrait de son père – prêtre orthodoxe qui avait exercé son ministère sur les îles Aléoutiennes avant de venir se fixer à Vologda – dont la personnalité a marqué l’enfant qu’il fut. Il évoque sa mère, ses frères et sœurs, son existence d’écolier, ses lectures et ses découvertes.
On y voit grandir l’écrivain, on découvre ses héros, ses passions, ses rêves.
La Quatrième Vologda est un ouvrage capital pour comprendre Chalamov, la façon dont se sont forgés son caractère, sa conception du monde et son destin, c’est un témoignage riche et émouvant.

Extrait
Ma sœur Natacha avait sept ans de plus que moi. Si bien qu’elle avait dix-sept ans en 1917 et dix-huit en 1918. Ces deux frontières, celle de l’âge et celle de l’histoire, se sont étroitement enchevêtrées dans sa vie.
Elle est entrée dans sa dix-septième année en robe blanche, le visage rayonnant. Les représentants de la douma municipale l’ont félicitée pour avoir réussi les examens de fin d’études du lycée de filles.
— Il nous a appelées «  camarades  » ! répétait-elle sans arrêt en virevoltant dans la pièce, en embrassant nos parents et en me cajolant.
Tous les horizons du monde s’ouvraient devant elle, et elle avait bien l’intention de tirer parti de toutes les possibilités qui s’offraient : les études, les voyages, la liberté.
Mais en 1918, celle qui se tenait devant nous était une personne austère qui avait subi avec les siens un coup absolument terrible, tant moral que matériel.
Brusquement, toute possibilité de partir avait disparu, et c’est sur Natacha qu’est retombé tout le poids de la responsabilité de la famille. Elle a tout de suite compris que l’heure n’était plus aux bavardages et qu’il lui fallait chercher un appui matériel pour sa famille et pour elle-même. Elle s’est aussitôt inscrite dans une école d’infirmières qui existait à Vologda depuis la guerre ; cette formation de deux ans, bien qu’insignifiante, lui donnait la possibilité d’aider concrètement sa famille.
Notre frère Valéry, qui s’était marié en 1915, avait quitté la maison. Galia avait suivi son exemple. Sergueï était à l’armée, et moi à l’école. Par élimination, il est facile de deviner que toute la responsabilité ainsi que la charge matérielle de la famille reposaient dès lors sur les frêles épaules de Natacha. Son travail lui fournissait des cartes d’alimentation pour le pain et préservait notre appartement de nouvelles réductions de surface ; son aide avait beau être minime et son poids social dérisoire, elle n’en représentait pas moins notre seul salut.
C’est elle qui a protégé notre famille pendant toutes les années de guerre civile.
C’était elle qui allait trouver tous les présidents des nouvelles institutions municipales pour argumenter, protester, essayer d’obtenir quelque chose.
Puis elle a épousé un syndicaliste, elle s’est mise à travailler, elle a quitté la maison et a donné naissance à un fils qu’elle a élevé avec la fille qu’elle avait eue de son premier mari, et elle est partie pour Nijni-Novgorod, où son deuxième mari occupait un poste élevé, puis pour Moscou où il avait trouvé un emploi dans un Comité du Peuple quelconque. Elle a reçu un appartement passage Potapov, et a travaillé comme infirmière dans une clinique du Soviet central des syndicats.
Dans nos conseils de famille, Natacha incarnait la justice, surpassant même ma mère dans ce domaine. Elle se lançait avec vaillance dans toutes les batailles domestiques, dénonçant les torts, l’hypocrisie et le mensonge.
Elle m’a soutenu sans réserve dans mon refus de la carrière religieuse, et a approuvé toutes mes décisions liées à mon départ de Vologda.
Ce conseil de famille eut lieu dans la cuisine, autour du poêle russe sur lequel nous étions couchés elle et moi, tandis que mon père et ma mère, en bas, me posaient leurs dernières questions concernant mon avenir.
— Je pourrais te donner une lettre pour l’Académie de théologie, à l’intention de Vvedenski.
— Je ne veux pas faire mes études à l’Académie !
— Alors, prends ta liberté. Tu chercheras toi-même ta place dans la vie.
— C’est ce que je vais faire.
Ma mère, qui avait envie de me voir entrer à l’Académie, gardait un silence désolé. Mais j’avais choisi une autre voie. Tout l’attirail de chasse, le glorieux héritage de mes frères, fut vendu, jusqu’au dernier filet de pêche, jusqu’au dernier hameçon. Et je suis parti pour Moscou.

À ce conseil de famille, Natacha avait approuvé ma décision.

[Source : site de l'éditeur]

 

Fin

 

 

 

 

 

 

 

Sommaire des réunions du modeste Cercle